Flash-back

keep_smilingD’un coup, ça revient. Le froid. Le même parcours, le long des Bords de Marne. La caserne de pompiers à gauche, la Marne à droite. La fumée qui sort de ma bouche à chaque expiration. Un souvenir. Aussi vif et net que si c’était hier. La même tenue, à peu de choses près : le legging, le coupe-vent, les gants, le bonnet. Il faisait encore nuit. Six heures du matin peut-être. Je sortais de mon lit, me pesais et avalais le plus petit petit-déjeuner possible. Un détour par l’ordinateur le temps de terminer mon thé, puis je m’habillais et partais. Pas de Garmin, pas de smartphone. Un lecteur MP3. Mes clés dans une main. Et c’est tout. Se mettre à courir et dévaler les rues jusqu’à atteindre la Marne. Et courir, encore et encore. Pourquoi ?

En commençant cet article, j’ai fouillé dans mes « archives personnelles » (mot pompeux désignant les fichiers Word sur lesquels j’ai conservé quelques textes). Pour retrouver une date : le 25 novembre 2005. Une date à laquelle j’ai écrit, mot pour mot : « Ça y est, j’ai réussi ! Poids de ce matin à jeun : 39.6 kilos. Et dire qu’il m’a fallu une crise bnv [boulimie non vomitive], 20 laxatifs et deux jours de jeûne pour débloquer mon palier. » C’est précisément ce jour qui m’est revenu en mémoire dimanche dernier, alors que je courais dans le froid et le brouillard des Bords de Marne. Le footing de ce 25 novembre 2005.

Dans ce document qui contient plusieurs années de ma vie, je tape dans la barre de recherche le mot « courir ». Par curiosité. A quoi associais-je ce mot il y 9 ans ? Et là, je relis des choses qui me donnent juste envie de pleurer : mon père qui m’interdit la course à pied tant que je ne pèserai pas plus de X kilos. Je parle de « courir, histoire d’ôter toutes traces de culpabilité » et parallèlement de « parents qui ne veulent pas comprendre que je n’ai que la course à pied pour me vider la tête ». Était-ce une réelle motivation, ou juste une façade masquant le fait que je ne courais que pour perdre du poids ? Je ne sais plus, honnêtement. Tout cela est si loin … Je crois que je courais autant pour de bonnes que pour de mauvaises raisons. « Chaque jour, je repousse encore plus loin mes limites et celles de mon corps. Je fais des footing d’une heure avec rien dans le ventre, les points de côté ne m’arrêtent pas, je cours de plus en plus vite parce que la voix dans ma tête me répète que je suis grosse et que j’ai encore de la marge avant de tomber par terre de faiblesse. » Et à côté de cela je décris mon footing comme « mon moment de la matinée, celui où je me vide la tête. » Éternelle ambivalence … Et enfin, un mot sur une carte d’anniversaire : « Que dans cette 19ième année, nos foulées « engloutissent » à nouveau côte à côte celle de « Baltard », signe de forme et de punch enfin retrouvé ! » [Comprenne qui pourra.] À la relecture de cette phrase, l’émotion est intacte.

Peut-être que tout cela devrait me faire froid dans le dos. Mais non. Je me demande simplement : comment ai-je pu ? Imposer cela à ma famille, m’imposer cela à moi-même ? Comment, et surtout pourquoi ? L’éternel « pourquoi » encore sans réelle réponse à ce jour.

Alors forcément, suite à ce footing plein de souvenirs et de maux remémorés, une question se pose : pourquoi, aujourd’hui, je cours ? Honnêtement. De moi à moi. Sans vouloir se cacher derrière le « joli masque social que cela me procure » (cf. les commentaires de cet article), sans vouloir se donner LA bonne image, celle d’une fille saine et guérie. Qu’est-ce qui me pousse à enfiler mes baskets et sortir prendre l’air plusieurs fois par semaine, souvent quel que soit le temps ? Franchement, il y a toujours des bonnes et des mauvaises moins bonnes raisons. Mais elles sont désormais dosées différemment.

Courir m’apaise, me détend, me calme, me rend zen, sereine. Cela me permet de relativiser les choses que je vis. C’est physiologique, hormonal. Addictif aussi : trois jours sans courir et je deviens facilement susceptible et irritable. Je ne cours plus pour maigrir, c’est une certitude. Mais je cours parce que je sais que cela compense mes abus alimentaires, aussi relatifs soient-ils. Je stabilise mon poids, je conserve une jolie silhouette et je ne culpabilise pas. C’est une réalité, ça ne sert à rien de le nier. Je cours parce que c’est bon pour ma santé, que ça me permet de piquer un sprint après le bus ou monter 4 étages sans être essoufflée. Je cours parce que ça m’aide à connaitre et apprivoiser ce corps que j’ai tant maltraité et qui pourtant est toujours là, solide et opérationnel. Je cours parce que j’aime cette sensation de vie, de corps vivant : l’air frais dans les narines, les poumons qui brûlent lorsque j’accélère, le sang qui circule et colore les joues, la transpiration sous les vêtements, les jambes douloureuses après un footing costaud. Je cours parce que c’est une façon sympathique de partager un moment avec ma sœur, mon papa ou l’homme que j’aime.
Courir est, depuis plus de 10 ans maintenant, ancré dans ma vie, dans mon hygiène de vie quotidienne. C’est naturel. C’est le seul sport qui n’a jamais réussi à me lasser, qui peut se pratiquer partout, sans horaire fixe, sans partenaire et sans dépenser un SMIC en matériel. Je peux courir comme je veux, il n’y a pas de règle. Courir comme une limace, courir comme une dératée. Avec ou sans plan, avec ou sans musique. Quelle que soit la façon dont je cours, je le fais parce que ça me fait du bien. Et ça me fait du bien pour mille et une raisons, plus ou moins bonnes ou mauvaises.

Je vous souhaite à tous de très bonnes fêtes de fin d’année.
A bientôt.

19 comments to Flash-back

  • Éloïse

    Ton article est sans doute l’un de mes préférés sur ton blog. Je perçois une grande volonté d’objectivité, de recul, de justesse… Bonnes fêtes à toi aussi.

  • Cet article est touchant car honnête et dénué de faux semblants, cela fait du bien ! Bonnes fêtes également

  • Valérie

    Bonjour. Votre article m’a ému car j’ai 49 ans j’ai fait de l’anorexie à 12 ans puis depuis je vis comme je peux. Pour moi, la course me fait du bien mentalement, m’apaise, me fait sentir vivante mais ce n’est toujours pas facile même avec les années d’être quelqu’un de normal. Très cordialement.

  • papa

    Ha, cette fameuse côte de Baltard!!!
    Challenge récurrent, et à mon tour , que dans ma 59ème année, mes foulées engloutissent « sans craquer », à côté des tiennes
    et de celles d’Alex, cet « Everest », signe de ma forme et de ma vitalité enfin retrouvée.
    Que d’émotions ce flash back!
    Je t’aime
    Bisous.

  • Aurelien

    Bonsoir, j adore votre article et je m y retrouve car comme vous courir m’apaise, me détend me fait du bien tt simplement. Mais ce plaisir est devenu une addiction qui m’a conduit à faire un AVC. Donc continuez de courir mais surtt faites attention car maintenant je suis triste de ne plus pouvoir courir ( pr le moment j espère ) cordialement.

  • Joli cheminement et… je-sais-que-tu-sais-que-je-sais-que-tu-sais. Pour le « pourquoi »…ça se passe entre les 0 et 1 an du bébé, dans les contacts avec la mère. Le pourquoi n’est pas si utile que le comment s’en sortir. Ma BNV a duré 13 longues années. Je compatis avec tout, tout ce que tu as pu ressentir. Ne dis pas « infliger ça à mes proches » car tu te l’es surtout infligé à toi…. C’est toi qui souffrais. Et ça, ce « toi », c’est celui-là qu’il faut aider, et, en te lisant, on dirait bien que tu as pris une grosse bonne option là-dessus.

  • Marine

    Je t’ai lu de nombreuses années, je ne crois pas avoir jamais laissé de commentaire…
    Un post comme celui-ci ne se commente pas d’ailleurs, on peut juste le recevoir, l’accueillir.
    Mais je voulais juste te dire que ce flash back très courageux.
    Bonne route à toi.

  • emmicat

    très touchée, tout simplement. belle année 2015, et les autres après aussi!

  • sophie

    Je suis tombée ce soir sur cet article. Je ne sais plus trop comment d ailleurs. Mais merci google car il vaut la peine d’être lu. J’ai survolé ton blog (car il est tard et que c’est VRAIMENT l’heure de dormir) et je l’ai trouvé joli. et juste aussi. merci!

  • Eric

    Je me souviens aussi… Et je n’oublie rien, rien.

  • Le titre de ton blog pourrait très bien coller à celui de cet article. Bravo pour tout ce chemin parcouru..running aux pieds.
    Bonnes fêtes. Take care.

  • Quel bel article ! Continue à te faire plaisir et belle année 2015

  • Salut Carole,
    mon commentaire du masque social semble tellement ridicule face à cet article si désarmant !
    Tu es cordialement invitée à faire un saut sur mon blog car, loin de vouloir faire de la publicité intempestive, je suis sûre que certaines problématiques à venir t’intéresseront.

    une bonne année 2015 à toi, et vive la CaP

  • Je découvre ton blog que je trouve bien intéressant.
    Je tiens moi aussi un blog sur ma passion la CAP, tu viens dire bonjour quand tu veux.
    http://joggingtime.skynetblogs.be/
    Bonne continuation et une excellente année 2015
    Cordialement.

  • hello Carole !
    comment vas-tu ? heureux de relire quelques articles et devoir que tu reprends de temps à autre une activité bloguesque
    bonne année 2015 et big bisouxxx

  • Bonjour.
    Je découvre ton blog et cet article qui m’a rappelé certains évènements dans ma famille.
    Le sport et notamment la course à pied peut vite devenir un refuge, un échappatoire.
    Bonne continuation à toi je reviendrai voir de temps en temps les news!

  • sylvain

    Superbe article. je me reconnais beaucoup la dedans.

  • Le blog est à nouveau opérationnel !!!

  • […] un témoignage très touchant sur ce blog : http://loveliferunning.com/flash-back/ […]